Les exégètes s’intéressent beaucoup aux origines d’Avram, à sa terre natale et à son parcours jusqu’à la terre promise, et qui apparaissent dans notre section Lekh lékha, d’autant plus que rien n’est dit sur son passé. Selon Ramban, Avram naquit a Haran puis vécut a Hour en Chaldée puis revint a Haran en raison des persécutions que lui firent subir les idolâtres et particulièrement Nimrod, roi de Ham qui régna jusqu’à Aram entre les fleuves (sans doute l’Irak actuel).
Cependant, quelles que furent ses pérégrinations et ses exodes antérieurs, c’est à un tout nouveau destin qu’il est appelé par D. cette Voix qu’il entend partout et en lui-même et qu’il va décider de suivre envers et contre tout. Cette Voix qui l’investit et qui l’empoigne, le transcendant et le contraignant à aller jusqu’aux confins du possible, il y restera attaché toute sa vie en tant que principe vital. Le privilège qu’eut Abraham d’entendre cette voix n’est pas dû au choix arbitraire de D. de Se révéler brusquement à qui bon Lui semblait.
Là encore, les récits abondent sur cette première période de la vie du Patriarche durant laquelle il rechercha Le Créateur et Le trouva, simplement en observant la nature et le cosmos. Sa quête de la vraie vérité le mena a découvrir la Puissance supérieure Qui avait créé et Qui dirigeait le monde, comme l’explique Rambam dans son Michne Torah. La conclusion de ses observations et de ses réflexions le mena à l’affirmation catégorique de l’existence de D, affirmation qui bouleversera sa vie et qui lui vaudra les pires tracas de la part de ses contemporains, adorateurs d’idoles ou des étoiles.
Un homme qui atteste par-dessus toute autre croyance l’omniprésence divine, invisible et impalpable, a une époque trouble ou l’on ne croyait qu’en ce que l’on voyait et touchait, au point d’accepter de sacrifier sa vie pour ses convictions profondes, est certainement un homme hors du commun.
C’est a cet homme exceptionnel, qui a parcouru un chemin impressionnant dans sa quête de l’Infini, que D. va Se révéler pour lui indiquer sa vocation unique, la véritable dimension de sa vie qui commence. Abraham est un croyant solitaire qui ne sera guide sur sa route que par sa certitude d’une pureté cristalline, conforte par une voix, par La Voix. C’est cette Voix qui lui demande de tout quitter, de rompre purement et simplement avec son passe mouvemente, avec sa propre famille pour une destination inconnue mais combien prometteuse.
Et voici Avram qui prend son chemin, sans hésiter, sans douter, sans rien demander, assuré qu’il a pris la bonne décision. Il est le premier homme qui part, qui prend en main son destin ; il ne s’enfuit pas, il s’en va et se dirige là où sa vie va recommencer, déterminé à ne pas manquer ce rendez-vous de l’Histoire. Pour être “le père des nations”, il doit se détacher de ses proches et de son peuple égarés dans des croyances vaines et puériles. C’est seulement ailleurs qu’il pourra assumer à la fois son universalité et sa particularité. Mais il ne les quitte pas par mépris et dédain ; bien au contraire, il s’en va pour mieux propager ses convictions profondes, pour le bien du genre humain qu’il aime et avec qui il veut faire partager la Vérité. Il devient le porteur de la Voix à présent qu’il en est le dépositaire. C’est cette Voix qui fait d’un simple homme, un prophète qui ira de place en place pour la faire entendre. Voila tout ce qui fait d’Abraham “ce pilier sur lequel repose le monde” selon l’expression de Rambam (Hilkhote Avodath Cokhavim I par.2).
Il n’a que soixante quinze ans quand il quitte tout, quand il rompt ses attaches avec son passé : de quoi nous laisser songeur. A cet âge, serait-on prêt à tout recommencer, aujourd’hui ?!
Il se dirige à présent, sans le savoir, vers Canaan. Pourquoi D. ne lui révèle-t-Il pas sa destination ? Pour faire de chaque pas une épreuve et un exploit de chaque instant, une victoire sur le doute. Et c’est ainsi qu’Avram marche ou plutôt monte vers la terre non indiquée, vers la terre cachée telle une mariée qui se couvre pudiquement avant de se livrer complètement à son bien aimé. La terre d’Israël apparaît souvent comme une épousée, pudique mais possessive, jalouse mais discrète, exigeante mais indulgente.
En fait, D. ne Se révéla véritablement que lorsque Son bien aimé franchit la frontière de la terre non encore promise, car ce n’est que là que se révèle la prophétie, selon Rabbi Yehouda Halévi, terre propice à l’élévation spirituelle et mystique. En somme, nous dit le Tsadik d’Ostrovtsa, la première mitsva que D. donna à Avram fut celle de la résidence en terre d’Israël. C’est à Chekhem qu’il entre en contact avec la terre et c’est précisément là que D. lui révélera la raison de sa venue : la prise de possession de cette terre qu’il donnera en héritage à sa descendance. Tout un symbole ! Il entre en terre sainte par le lieu où ses petits fils vont raser la ville à cause de Dinah, où les tribus d’Israël vont comploter pour tuer Yossef ; là où la royauté de David va être déchirée par le schisme. Là où, jusqu’à aujourd’hui, l’arrogance arabe affirme sa possession sans partage.
Chekhem est un lieu prédestiné pour les malheurs et seul un Avraham peut en conjurer le sort.
Suivons bien l’itinéraire d’Abraham dans ses premiers pas sur sa terre, pour comprendre le droit incontestable que nous avons sur ce pays.
Il se dirige ensuite à l’est de Beth El et c’est là qu’il offre son second sacrifice à D. Il veut instaurer le culte sacrificiel, délimiter exactement le lieu où plus tard, ses descendants auront à assumer leur culte à D. Cette terre est celle du culte de D. et d’aucune autre divinité. C’est là qu’il devra sacrifier son propre fils, et c’est là aussi que Yaakov aura son songe : c’est le lieu du Temple. Abraham accomplit ici un cérémonial parfaitement pensé avec son esprit prophétique, une préfiguration des évènements futurs qui détermineront totalement la présence de sa descendance sur cette terre.
L’histoire d’Israël commencera là, sur cette terre, en même temps que l’histoire d’Abraham en tant que patriarche universel. Ici, tout peut commencer ou recommencer, tout est possible et tout est en potentiel ; ici, la bénédiction a une prise et un socle: la terre. Voici pourquoi, immédiatement, Avram va la parcourir du nord au sud comme pour s’intégrer a elle et en tirer toute la force et la quintessence. Il comprend tout de suite que seule cette terre lui permettra d’assumer son destin et sa vocation universelle : Abraham est le premier ole de l’histoire. Lorsque Abraham arrive en terre promise, les Cananéens sont déjà en place parce que, dit Rashi, les fils de Canaan, lui-même fils de Ham, fils de Noah, avaient conquis indûment tout ce territoire qui avait été pourtant dévolu à Chem fils de Noah, dont nous descendons (XII v.6). Et D. de lui promettre que le moment viendra où sa descendance reprendra sa terre qui lui revient de droit.
Il n’est pas possible de ne pas voir dans le retour et la renaissance d’Israël sur sa terre, la suite logique de l’histoire d’Abraham, la même dynamique historique et spirituelle qui l’a fait sortir d’Our en Chaldée, pour se diriger vers la terre promise et l’investir.
En tant que fils d’Abraham, le premier croyant, c’est notre terre que nous sommes revenus habiter, selon la Volonté de D. afin d’y vivre selon Ses commandements. C’est ici que nous avons retrouvé nos racines profondes, hélas abreuvée aussi du sang de nos ancêtres, persécutés sur leur propre terre. C’est ici uniquement que nous trouvons notre raison d’être et de vivre, à la suite d’Abraham qui nous a jalonné notre route, avec un sens et une direction précis, pour nous dire : mes enfants, c’est ici votre terre ; gardez-la précieusement, sauvegardez-la et vivez en paix.