LA DECHEANCE DE L’HOMME

En l’espace de mille, pas plus, l’humanité tombe du sommet de la Création au fond de l’abîme de la terre : cruelle déception qu’exprime D. dans les derniers versets de Béréchit : « D. vit que la malice de l’Homme sur la terre était grande et que tout l’objet des pensées de son cœur n’était toujours que le mal. Et D. Se repentit d’avoir fait l’Homme sur la terre…» (VI v.5/6). Cette chute est également exprimée par la différence notoire de bénédictions données par D. avant et…après. Quand D. crée Adam, Il lui confie le monde et lui accorde la supériorité totale, l’autorité sur toute la Création dont il était la créature la plus aboutie : «..Dominez les poissons des mers et les oiseaux des cieux, sur tout vivant qui remue sur la terre ! » (I v.28). Après le déluge, mille ans plus tard, il n’est plus question de domination mais de crainte et de frayeur inspirées par l’Homme : « La crainte et l’effroi que vous inspirerez s’imposeront à tous les animaux de la terre..» (IX v.2). Quel changement de statut lamentable : l’Homme n’est plus révéré pour sa stature intellectuelle et spirituelle, il est craint pour la nuisance qu’il peut occasionner au monde !

Autre régression pitoyable : auparavant, l’Homme ne se nourrissait qu’à partir du monde végétal, dans sa grande profusion (I v.29); après le déluge, Noah reçoit l’autorisation de se nourrir même de la chair animale, à l’exception du sang, véhicule de la vie (IX v.3/4). Nous assistons à la naissance du conflit qui opposera désormais l’homme à l’animal, l’homme au reste de la planète. Le Talmud soulève ce problème, à travers l’enseignement de Rav Yéhouda, qui remarque que la domination humaine dont il était question à la Création ne portait que sur l’utilisation de l’animal à des fins domestiques et laborieuses, alors que le déluge réduisit le monde à un stade d’opposition de forces où le fort l’emporte sur le faible, où l’homme pourra terroriser l’animal et le tuer pour le manger (Traité Sanhédrin 59A). Cette autorisation nouvelle ne peut être comprise que comme une tolérance du Créateur Qui tient compte d’un nouvel ordre dans le monde, un équilibre nouveau où l’Homme change fondamentalement sa relation avec son monde placé sous sa responsabilité. Cette chute ne s’est pas effectuée brusquement, tant s’en faut. Dix générations se sont écoulées depuis que D. créa Adam, durant lesquelles Le Créateur attendit patiemment que l’homme montre un signe de dignité et de bonté, qu’il démontre qu’il est aussi capable du meilleur et pas que du pire. Auparavant, l’Homme n’avait pas besoin d’imposer sa crainte au règne animal, qui le respectait et qui le percevait en tant que couronnement de la Création, le seul être évolué et proche de la perfection. L’Homme est la seule créature de D. à l’image de D. et comme telle, il est au sommet de la hiérarchie de la Création, ayant sous lui les mondes animal, végétal et minéral. L’animal accepta donc son autorité sur le monde, selon la Volonté divine clairement exprimée dans le texte.

Cependant, cette position supérieure suscita le bouleversement que l’on sait, par l’intermédiaire du serpent originel qui le jalousa et convoita sa femme. L’animal le plus rusé de la Création, synonyme d’évolué pour le règne animal, était le serpent qui pensait être lui-même au sommet de la Création, jusqu’à ce que fut créé Adam qui l’éclipsa par son intelligence et sa perfection en tous points. L’animal se vit donc relégué au second rang dans la Création, bien que créé avant l’Homme, et contraint de subir sa domination que lui conférait son rang.

Mais cette relation changea radicalement après que D. eut effacé le monde, probablement limité à une zone géographique. La nature elle-même, le monde végétal, fut anéantie par les eaux bouillantes du déluge, réduisant considérablement le potentiel de nourriture de l’homme. C’est ainsi que Shimshon R. Hirsh explique la mutation post diluvienne. La terre qui fut jadis la terra amata, la mère nourricière de l’homme qui fut chargé de la préserver, devint ensuite plutôt hostile et sans égard pour l’homme. Dorénavant, l’homme déchu devra travailler à se reconstruire, à retrouver son rang dans un monde impitoyable où il doit tuer pour se nourrir, où il doit imposer sa crainte aux autres êtres vivants pour survivre.

Le déluge apporta la preuve que l’homme et l’animal étaient logés à la même enseigne ; ils s’étaient tous deux corrompus dans leurs mœurs au point que le même sort d’extermination les frappa, indistinctement. Noah fut choisi parmi les hommes pour faire subsister, par sa sauvegarde, l’espèce humaine et l’espèce animale, parce qu’il fut le seul sur terre à se comporter selon le modèle de l’homme juste voulu par D. au moment de la Création. Ce qui lui donna un certain droit sur l’espèce animale, mais aussi sur ses propres descendants dont il est la seconde origine, une sorte de seconde chance accordée aux hommes par D. L’humanité devait se trouver un point d’ancrage solide et vertueux dans les flots tempétueux du déluge, un homme semblable à Adam qui pouvait constituer un nouvel espoir pour l’humanité. Cet espoir fut scellé par l’alliance conclue entre l’homme et D. Qui S’engagea à ne plus éliminer les êtres humains sur terre. Cette méthode de « on efface tout et on recommence » avait montré ses limites et rien n’assurait que les hommes, après l’élimination de toute une génération, se montreraient meilleurs. Le constat pessimiste de D. de la fin de la section de Béréchit, était donc toujours de rigueur, et D. Se voit contraint de ne s’intéresser qu’à un seul ou plusieurs individus méritants, laissant les autres hommes à leur sort. C’est exactement le sens que donne le « Baal haakéda » au signe de l’arc-en-ciel, présenté comme le signe de cette alliance. L’arc-en-ciel, bien qu’étant un phénomène physique naturel, est vu ici comme la preuve de la promesse divine de ne plus éliminer l’humanité toute entière, de la même façon que cet arc-en-ciel n’apparait qu’après l’orage, dans un ciel en partie couvert et en partie bleu. Le châtiment divin ne sera plus radical et destructeur pour l’ensemble, mais partiel afin que les hommes sachent et comprennent. Leur conduite, bien que méritant parfois la colère de D. n’entraînera plus la destruction totale, comme auparavant ; c’est donc un signe de mise en garde adressé aux hommes et leur indiquant qu’ils se sont corrompus, mais aussi un signe d’espoir en l’intelligence de l’homme. C’est sans doute pour cela que le Talmud précise que durant toute la vie de Rabbi Chimeon bar Yohaï, l’on ne vit jamais l’arc-en-ciel : ses seuls mérites avaient épargné ce rappel à l’ordre provenant de D.

Le symbole est donc fort : c’est à travers la nature dans ses multiples phénomènes, que D. choisit de Se manifester et de rappeler aux hommes quels sont leurs devoirs sur terre. Le message, même s’il n’est pas compris, a le mérite d’être envoyé. Dans cet ordre d’idées, nous pouvons observer d’un tout autre œil, les catastrophes naturelles qui surviennent en nombre à notre époque, et qui ne sont pas seulement des manifestations naturelles que les scientifiques peuvent expliquer : ce n’est pas uniquement le « comment ? » qui doit nous intéresser, c’est aussi le « pourquoi ? ». La réponse est autrement plus difficile.