LA BENEDICTION DE JACOB

Arrivé au terme de sa vie, Jacob réunit ses fils afin de les bénir. Rien de bien surprenant, car c’est ainsi que doit agir un vieux père qui doit se résigner à donner ses dernières recommandations à ses enfants, avant de les quitter pour toujours. En fait, il va tout d’abord procéder à des explications, des éclaircissements indispensables, et notamment avec Yossef, avec lequel il existait un certain contentieux.

En effet, Jacob veut tout d’abord s’assurer que ses deux petits-fils, nés en Egypte, sont les dignes fils de Yossef et dignes d’appartenir à la lignée de Jacob. Un célèbre verset des Proverbes dit : « La couronne des anciens ce sont les petits fils, et la gloire des fils c’est leur père ». Toute l’angoisse de Jacob fut, lorsqu’il apprit que Yossef était bien vivant, que ce dernier soit resté juste et bon comme au jour où il se sépara de lui ; à fortiori pour ses enfants. Furent-ils élevés selon la noble tradition d’Israël, de sa famille hébreue, où étaient-ils devenus deux jeunes gens futiles et écervelés, vivant dans le lucre des palais royaux de l’époque. Jacob se demandait donc si l’éducation qu’il avait donnée à Yossef, servit à assurer la bonne transmission à ses fils, en Egypte, ou s’était-elle arrêtée à son fils, sans plus. Rassuré sur ce point par Yossef, il voulut les bénir particulièrement, ce qu’il ne fit à aucun de ses autres nombreux petits fils, cités en fin de la parachath Vayigash.

Ephraïm et Menaché, les deux fils de Yossef, furent nommés le second pour rappeler l’extrême désespoir de Yossef lorsqu’il arriva en Egypte, en terre impure, après avoir été vendu par ses frères, et le premier pour exprimer sa gratitude envers D. Qui lui accorda la pleine réussite dans son pays d’adoption. Au moment de les bénir, Yossef présentera à son père ses deux fils dans l’ordre de préséance, l’aîné à la droite de Jacob, et le second à sa gauche. Mais au moment précis de les bénir, Jacob croise ses bras en plaçant sa main droite sur la tête d’Ephraïm le cadet, et sa main gauche sur la tête de Menaché l’aîné, provoquant la contrariété de Yossef qui en prit ombrage. Son père allait-il à nouveau faire du favoritisme et susciter ainsi une hostilité entre les frères ? Tout d’abord, Jacob savait parfaitement ce qu’il faisait en plaçant Ephraïm devant Menaché, non pour lui accorder le droit d’aînesse qui est inaliénable, mais pour accorder à Ephraïm une distinction particulière que lui donnait l’étude de la Torah. En effet, de même que Yossef fut assidu auprès de son père dans son enfance, avant d’en être séparé malgré lui, ainsi Ephraïm était-il tout le temps auprès de son grand-père pour apprendre la Torah de lui. C’est encore Ephraïm qui alla aviser son père que Yaakov était malade au point de craindre pour sa vie. Cette faveur fut parfaitement admise par Menaché l’aîné, qui n’en ressentit aucune jalousie, comme les frères de Yossef jadis.

De plus, Jacob voulut bénir seulement ses deux petits-fils, parce qu’ils symbolisaient la réussite flagrante de cette transmission des valeurs d’Israël. Malgré leur naissance et leur élévation dans l’Egypte idolâtre, ils restèrent fidèles et dignes des fils d’Israël. Ils n’oublièrent jamais les petits-fils de qui ils étaient, ni leur terre ancestrale, malgré le luxe et l’aisance des palais dorés dans lesquels ils avaient grandi. Et cela, ils n’eurent jamais pu le réussir sans l’éducation minutieuse et remarquable que leur père leur avait prodiguée. C’est ce qui motiva Jacob, le vieux Patriarche, à accorder à ses petits-fils le « statut » de fils, au même titre que Réouven et Chimeon. Ils devinrent tribus à part entière, en lieu et place de Yossef, dont le nom n’apparaîtra plus en tant que tribu d’Israël, et sera remplacé par Ephraïm et Menaché. Une sorte de consécration pour Yossef et ses fils, bien sûr. La Tradition retiendra ces mots de Jacob, au moment où il bénit les fils de Yossef, qui déclara : « Par toi sera béni Israël en ces termes : que D. te place comme Ephraïm et comme Menaché » (XLVIII v.20). En effet, depuis des millénaires, une sainte tradition veut que le père bénisse ses enfants, le soir du Chabbath, par ces mots, prononcés par notre Patriarche ; la plus belle des bénédictions. Jacob avait pérennisé ses bénédictions pour sa postérité, à jamais.

Mais il fit plus encore, en bénissant tous ses fils, après les avoir réunis, comme lui-même fut béni par son père. Cependant, il apporta une dimension originale mémorable, qui restera pour la postérité. Il désigna à chacun de ses fils un symbole spécifique, selon sa personnalité et sa vocation propres. Ce ne fut pas une bénédiction qui consista à souhaiter à ses fils le bien et la prospérité, mais une véritable prophétie annonçant ce qui adviendra à chacun d’entre eux. Plus encore, il décrivit à priori la caractéristique de chaque tribu d’Israël, sa vocation qui fera que chaque tribu sera unique, avec sa personnalité propre, dans l’ensemble du peuple d’Israël. Il y fera allusion, de manière prophétique, des difficultés à venir pour chacune d’entre elles, et de la façon dont elle saura, par ses qualités intrinsèques, les surmonter pour le bien de l’ensemble. C’est ainsi qu’il désignera Juda par « le lion », symbole qui restera jusqu’à aujourd’hui. Mais il ajouta une allusion quelque peu douloureuse. En effet, il dit : « Le lionceau de Juda, tu t’élevas de la proie de mon fils ! » (XLIX v.9). C’est Juda qui avait annoncé à son père que son fils Yossef fut dévoré par une bête féroce (XXXVII v.33). De là lui viendra cette image du lion que son père lui donna, et à lui appartiendra le sceptre de la royauté, notamment par David son descendant. Yossef, quant à lui, sera symbolisé par « le taureau ». Quel lien avec son fils ? En fait, le terme chor signifie « observer ou contempler », car Jacob vit que les jeunes filles d’Egypte se pressaient pour contempler la beauté de Yossef, fort gracieux de sa personne. Cela ne fit qu’accroître les vertus de Yossef, qui sut résister à tant de tentations et rester fidèle au D. de son père. Les deux frères Zevouloun et Yssakhar, personnifieront parfaitement la complémentarité entre celui qui reste étudier la Loi et celui qui va commercer au loin, afin d’en ramener une subsistance pour son frère érudit. Nul doute que ce partage sacré des tâches entre un Zevouloun qui se consacre au commerce et aux affaires, et un Yssakhar qui, pour sa part, réside dans les lieux d’étude de la Torah sans possibilité de gagner ses moyens de subsistance, est toujours en vigueur aujourd’hui, dans le monde juif.

Ces symboles détermineront l’extraordinaire diversité du peuple d’Israël, qui saura pourtant rester uni. Ces signes orneront les fanions qui flotteront à la tête de chaque tribu, lors de leur marche dans le désert durant quarante ans, et leur entrée en terre promise. Chaque tribu recevra en héritage, son territoire désigné, avec ses frontières, tout en restant attaché à son appartenance au peuple d’Israël. En assumant sa spécificité, chaque tribu contribue à l’harmonie de l’ensemble du peuple, à sa force.

Ce fut le sens profond de la bénédiction que Jacob prodigua à ses enfants, l’héritage inaliénable qu’il leur légua. Celui que l’on revendique fièrement aujourd’hui.