Notre parachah, Vayéra, est la seconde consacrée à notre patriarche Avraham, à sa vie passionnante et aux épreuves lourdes que D. lui fait subir. Rien n’est banal ou bénin dans la vie de ce géant, le père de notre histoire, de notre nation, et tout ce qu’il vit est une prédisposition à ce que nous vivrons, nous peuple d’Israël, dans notre douloureuse histoire. Il est déjà loin de sa Chaldée natale, d’Ur, lorsque D. décide de lui demander de partir, de Haran (à l’extrême Nord-Est de la Syrie), de tout quitter et de se diriger vers une autre terre, là-bas vers le couchant. Son destin est alors scellé et rien de ce qu’il fera désormais ne sera vain et futile : D. le suit, pas à pas, constamment, partout.
Il n’a que La Voix de D. dans ses oreilles, ou plutôt dans son cœur, et déjà il décide de L’écouter, de tout quitter et de s’en aller, sans destination précise.
D. lui promet monts et merveilles, mais ce n’est pour cela qu’il part ; il semble qu’il y ait déjà une sorte de connivence entre eux et Abraham s’en va, parcourt des milliers de kilomètres pour arriver enfin, un jour, en Canaan. C’est sa terre promise en héritage qu’il va maintenant parcourir du sud au nord. Mais la famine sévit et il se voit contraint de quitter à nouveau cette terre pour aller en Egypte, pays impur et dépravé : où sont les richesses que D. lui avait promis ? En Egypte, il doit mentir (ou presque…) pour rester en vie et on lui prend son épouse Sarah pour le palais du Pharaon : où est la notoriété que D. lui avait promis ? Plus tard, D. le rassure en lui promettant une très nombreuse descendance : mais il n’a même pas un fils. Celui-ci viendra au monde par la servante de Sarah et non par sa femme, entraînant une situation de conflit gravissime dont les lourdes conséquences continuent de peser gravement sur la vie du peuple d’Israël : Ichmaël revendique l’héritage de son père. Ce n’est qu’a l’âge de quatre vingt dix neuf ans qu’Abraham reçoit la promesse de la naissance de Ytshak, nommé par D. après qu’il se sera pratiqué la circoncision sur lui-même, en signe d’alliance conclue avec D.
Notre parachah débute précisément à ce tournant décisif de sa vie, ou D. Lui-même vient lui rendre visite, nous enseignant ainsi l’importance du réconfort à apporter au malade. Ce n’est pas le D. d’Abraham-prophète Qui lui apparaît, mais son D. de proximité Qui veut le réconforter, le guérir et le renforcer dans la voie qu’il s’est choisie. C’est l’opinion de Rashi et de Rabbenou Bahaye de voir dans cette apparition, dont le verset ne donne du reste aucun détail, une visite de “courtoisie”, j’ai envie de dire “amicale” de D. a Abraham. D. apparut a Abraham à de nombreuses reprises, mais cette fois-ci, cela fut une sorte de témoignage d’estime et d’amour que D. porta à Son fidèle croyant. La description de la scène suivante, jusque dans les moindres détails pour savoir le menu qu’Abraham proposa à ses invités de passage, fit dire a Nahmanide qu’il s’agit en fait d’un récit non prophétique et seulement narratif, attestant de l’excellence des relations d’Abraham avec son Créateur. Il réfute en cela, très fermement, la thèse de Maimonide dans son Guide, selon laquelle il n’y a ici que symboles et allusions profondes, propres aux récits prophétiques.
En fait, l’un des trois anges qui lui rendent visite, a pour mission de détruire les villes dépravées de Sedom et Gomorrhe, ce qui rend les détails de la réception qu’Abraham leur réserve très dérisoires. Là nous voyons apparaître la véritable dimension de la personnalité d’Abraham, récemment désigné par D. comme « le père des nations » par la lettre hé ajoutée à son nom. En effet, il se sent concerné au plus haut point par le sort réservé aux habitants de ces villes dont le mal eut pu l’inciter au désintérêt, voire même au mépris. Or, c’est tout le contraire qui se produit. Abraham n’entend pas du tout laisser disparaître ces hommes et femmes, corps et biens dans un châtiment collectif ; il prend fait et cause pour eux en tentant de dissuader D. de les détruire. C’est sans doute a cet effet que D. lui tend une perche en Se demandant s’Il peut cacher quoi que ce soit a Abraham de ce qu’il a l’intention de faire (v.17 et 18). D. ne peut pas sévir contre une nation entière sans donner la possibilité a son père spirituel de prendre sa défense, lui qu’Il vient d’investir de cette mission universelle.
La grandeur d’Abraham, celle qui le distingue notamment de Noah a qui D. annonce son intention de détruire le monde par le déluge, est de s’être immédiatement dresse devant D. afin de demander leur grâce, quelle que soit leur dégradation morale et la corruption de leurs mœurs : un homme reste un homme et sa vie est précieuse. Ne pouvant pas les changer, faute de temps, il intercède en leur faveur et quémande la clémence de D. La justice ne peut admettre de faire périr le juste avec le mécréant, si juste il y a. Le rôle du juste sur terre, est de transcender le monde, de le rendre meilleur et ses semblables bons, et en aucun cas de rester sur son aventin et de laisser les autres à leur triste sort. Même si l’on peut considérer que Noah aussi avait tenté de changer les autres durant les cent vingt années qu’avait duré la construction de son arche, il n’a pas tenté de dissuader D. de Son dessein.
Il arrive que l’homme laisse faire le plan de destruction d’un peuple ; il arrive même qu’il la souhaite et que ce soit D. Lui-même Qui l’évite, comme ce fut le cas de Ninive sauvé par son roi mais surtout par D. face à un prophète Jonas qui ne comprend pas tant de sollicitude pour ces mécréants.
Enfin, intervient un homme qui s’oppose fermement et tente de sauver les autres en interpellant violemment D. ” Le Juge de toute la terre n’appliquerait-Il pas le droit ? (v.25) Il insiste même au prix de paraître inconvenant auprès de D. pour aller jusqu’au bout de sa plaidoirie ; sa défense est basée sur le mérite de l’individu par rapport au mal collectif. Mais, au fait, de quoi s’étaient rendus coupables les gens de Sodome ? Le verset témoigne : « Et les hommes de Sodome étaient mauvais et corrompus envers D. beaucoup ! » (XIII v.13). Rashi explique : ils étaient mauvais, par leur corps, et corrompus par leur argent. La dépravation sexuelle et la corruption matérielle ! Que reste-t-il ?! C’est aussi le déni de justice hissé en dogme, qui les perdit. Ce n’est pas la transgression d’une justice qui les condamna, mais le maintien d’une société dans une absence totale de justice, au point d’en faire un système. La loi chez eux, c’était pas de loi !
Dans le Traité des Pères, chapitre cinq, on recense quatre catégories de personnages dans leur attitude face à leurs prochains, parmi lesquels celui qui dit : “Ce qui est a moi est a moi et ce qui est a toi est a toi !” Celui-ci est considéré comme moyen ou neutre, mais certains disent plutôt que c’est l’attitude des gens de Sodome. C’est l’égoïsme à l’état pur qui provoque la perte d’une société ; l’absence totale de l’autre dans l’affirmation de soi.
Qu’un individu soit égoïste, cela n’engage que lui ; mais lorsqu’il s’agit d’une communauté toute entière qui agit de sorte que chacun ne recherche que son intérêt propre et que l’autre ne fasse pas mieux, alors ce système mène à la catastrophe, à l’extinction de toute morale et de toute justice. Les Sodomites haïssaient l’hospitalité et voulurent empêcher Loth d’accueillir des étrangers chez lui : ne rien faire et empêcher l’autre de faire, c’est cela qui les mena à leur perte.
Dans ce drame humain qui se déroule devant ses yeux, Abraham démontre sa stature universelle, sa bonté envers même ceux qui sont corrompus dans leurs pensées et dans leurs actes, qui ne croient aucunement en une justice divine. C’est pourtant celle-ci qui s’exercera afin de démontrer que l’humanité n’est pas laissée à l’abandon, à la merci de fous qui mettent en péril la création de D. Oui, il y a Un Juge Suprême et Il rend justice sur terre. D. avait promis à Noah de ne plus jamais faire périr l’humanité, comme ce fut le cas dans le déluge, Il va donc devoir se concentrer sur une seule ville pour châtier ceux qui sont indignes de l’image de D. qu’Il a donné à l’homme.
Abraham sauve l’honneur de l’humanité et lui donne une chance de s’amender, de s’élever précisément à ce niveau d’esprit auquel elle doit prétendre. En somme, D. Se réconcilie avec l’homme grâce à Abraham. Il n’est donc pas étonnant que D. soit désigné aussi comme étant « Le D. d’Abraham ».